Tout au long de la guerre, les travaux des aliénistes et des neurologistes, au-delà des soins aux malades et blessés et de la détermination des gratifications qui leur sont dues en réparation, seront tendus vers la définition de ce qui entre dans le champ de leur discipline.
Trois approches s'affrontent :
1) l'approche somatique de la neurologie où lésions plus ou moins visibles de l'organisme sont à l'origine des troubles mentaux
2) l'approche psychologique dans laquelle les émotions dues à la situation de guerre, essentiellement chez des héréditaires ou des dégénérés expliquent les troubles mentaux de guerre
3) l'approche qui essaie de concilier les deux points de vue.
Néanmoins, tous s'accordent sur un point : les circonstances de guerre, à des degrés variables, sont bien en cause dans les troubles psychiques que présentent les soldats. Si personne ne met en doute les effets néfastes des privations, de la fatigue, de l'hygiène déplorable, etc. ... les explications restent assez brumeuses. Bien difficile pour les médecins, rares au front, de ne pas attribuer à la guerre quelques circonstances aggravantes.
Par contre, ils auront en pâture la paralysie générale. Il apparaît qu'elle augmente singulièrement pendant la guerre. C'est surtout son évolution rapide qui étonne car les troubles psychiques apparaissent généralement dans la phase terminale de la paralysie générale, soit fréquemment une dizaine d'années après le contact infectieux. Dans nos recherches, nous avons constaté que la fréquence de la syphilis est clairement liée à l’âge. Aucun de nos soldats aliénés de moins de 24 ans n’est atteint de cette maladie. En revanche la fréquence est élevée au-delà de 34 ans, le mode le plus élevé se situant à 45 ans. Cette maladie posera aux experts médecins un sérieux problème, non pour la soigner, [i] mais pour définir ... le taux de pension ! Pas question d'offrir une prime à la syphilis. La morale avant tout ! Dans le doute des rapports entre guerre et syphilis, la pension sera très atténuée dans la plupart des cas.
Un des effets, mal mesuré, de la Grande Guerre sur l'Assistance psychiatrique consistera en une nouvelle séparation dans le monde de la folie. L'étonnante et rapide rémission de certains troubles mentaux renforce l'idée que l'on puisse désormais être atteint d'une affection mentale sans être pour autant aliéné. Les neurologistes réclament des établissements spéciaux pour malades mentaux non aliénés, les aliénistes protestent : l'asile a vocation à accueillir tout type de trouble mental.
Rayneau a bien ouvert en 1913 un service de cure libre à Fleury les Aubrais (Loiret), mais l'expérience est quasi unique. Toujours est-il que sous l'influence d'Henri Rousselle et sous la houlette d'Edouard Toulouse verront le jour, à l'asile clinique Ste Anne à Paris, en 1921, deux services dits « ouverts » pour psychopathes[ii] non aliénés. Ce type de structure sera loin d'être généralisé ; il faudra attendre en fait la circulaire du 15 mars 1960 et surtout la loi du 3 janvier 1968, loi de Droit commun sur les incapables majeurs pour que la pratique des soins en dehors des structures hospitalières deviennent la norme (comme le souligne la circulaire Evin du 14 mars 1990)
En matière de traitements pendant la Grande Guerre on trouve en gestation des idées qui se concrétiseront surtout après la seconde guerre mondiale : cure libre (sans internement), présence d'infirmières dans les services d'hommes de l'asile, visite à domicile par du personnel para-médical (infirmières), approche psychanalytique des troubles mentaux, etc. En revanche les avis sont partagés sur la conduite à tenir vis-à-vis des soldats dans le marasme psychologique. On y retrouve la traditionnelle séparation, déjà repérable dans l'Antiquité entre la méthode douce et la méthode forte. Cette dernière prédomine nettement. Dans le climat de violence d'une guerre où le terme effroyable est d'une préciosité ridicule, bien incapable de rendre compte de l'innommable, pas question de s'attendrir. La guerre est une affaire d'hommes, de ceux qui en ont. Tout au moins au début, disons jusqu'en 1917. C'est une affaire "à normes mâles". Nous envisageons alors comme hypothèse que la résurgence, très nette, de phénomènes hystériques de type Charcot pendant la Grande Guerre soit la manifestation corporelle des corps en souffrance tentant à toute force de faire entendre ce qui au-delà de l'horreur est totalement indicible. La guerre de 14 est aussi une guerre qui engendre (la censure officielle n'est alors qu'épiphénomène) une auto-censure sans doute liée à la honte. La honte d'avoir pu participer à cela, d'avoir pu accepter cela, éventuellement d'avoir profité de cela.
La rationalisation que font les médecins des troubles qu'ils appellent hystériques repose sur une représentation de qualités attribuées culturellement aux femmes. Bien qu'elles montrent pendant la guerre leurs capacités à remplacer les hommes dans bien des domaines, cette représentation résiste à la réalité sociale.
En 1917, le Dr Gilles [iii] partisan d'un traitement rapide et énergique des troubles pithiatiques, évoque ces malades : « suggestionnables par tempérament (...) ces débiles de la volonté et du contrôle moral (...) dans l'erreur (...) émotifs (...) tendance au mythe etc. »
Le médecin présente toutes les caractéristiques du bon père de famille. Gilles l'énonce clairement : « (à ces) impotents de la volonté, c'est au médecin de vouloir pour eux. Il est doux et persuasif parce que ce sont des malades, mais il est sévère et ferme parce qu'il doit leur imposer la guérison. »
Le Dr Gilles[iv] est le seul psychiatre, à notre connaissance pour l'instant, à évoquer la situation sinistrement paradoxale suivante : à trier les soldats en aptes ou inaptes au combat, avec les valeurs physiques et morales que les médecins et militaires attachent à la qualité de combattant, il se trouve qu'est expédiée au front la fine fleur de la Nation. C'est à dire à la mort ! 1.391.000 hommes, triés sur le volet. Dans son article de 1916 : « Etude sur certains cas de neurasthénie », il évoque la question en l'attribuant à « certains ». Elle devait être dans l'air certainement. Il écrit : « (...) une considération s'impose à l'esprit du médecin lorsqu'il entrevoit l'étendue de ce mal, nécessaire, mais indéniable, qu'est la sélection à rebours que la guerre inflige à la race maintenant qu'elle n'envoie plus seulement quelques champions défendre ses couleurs, mais bien des générations entières et ce qu'elle a de meilleur. »
Si l'on en profitait pour améliorer la race ! Les circonstances semblent s'y prêter ! Lisons la suite :
« La guerre de campagne, se disent certains, demandait des aptitudes que ne réclame plus la guerre de tranchée. Lorsqu'il n'y a pas d'attaque un cul de jatte ou un bancal font aussi bien l'affaire derrière un créneau que l'athlète complet et, décidément si l'obus doit y tomber, j'aime mieux qu'il supprime les premiers. Sinon c'est toujours le meilleur, le corps le plus robuste, l'âme la plus saine, qui disparaissent au profit du malingre réformé, du médiocre qui a réussi à s'embusquer. » [v]
Cette question est bien dans l'air et nous la retrouvons chez Edouard Toulouse dans « La question sexuelle et la femme » en 1918 où, d'après Pierre Morel, il écrit : « il se pose avec inquiétude le problème de la repopulation et aboutit à de curieuses propositions visant à améliorer la race : création d'un service de maternité, prime aux beaux enfants, castrations des miséreux au bas le l'échelle sociale (...) »
ll
nous semble, pour en terminer, qu'un examen, une analyse fine des textes médicaux
psychiatriques de la Grande Guerre (et qu'en serait-il des textes originaux si
nous les trouvions !) devraient éclairer des aspects encore obscurs et que l'on
sent pourtant présents. Nous pensons que nous pouvons nous fier aux aliénistes
cultivés de l'époque pour nous avoir laissé, en filigrane, des traces d'une
histoire éminemment indicible en son temps, un témoignage éclairant sur
l'histoire de l'homme.
Comptons sur leur subtilité pour en avoir laissé sous nos yeux aveuglés par l'évidence, des signes à décoder.
[i] La thérapeutique est assez efficace avec le Salvarsan, dit 606, composé mercuriel
[ii] A l'époque le terme de psychopathe renvoie à pathologie d'ordre psychique et non à personnalité perverse
[iii]
AMP avril 1917 p. 207-227 - l'article a été rédigé en juin 1916 et
la publication autorisée par la Direction du service de santé
[iv]
Interne des asiles de la Seine, Médecin-major au 294e d'Infanterie