Les
combats des premiers mois de guerre ont abouti à une pénurie de combattants.
La Loi Dalbiez d'août 1915 va enjoindre aux conseils de révision et autres
commissions de réforme le réexamen des hommes reconnus inaptes au service
militaire. Conséquence : « la nouvelle visite des exemptés et réformés
(...), a eu pour effet d'augmenter notablement le nombre des imbéciles incorporés »
[1]
Peut-on
utiliser les imbéciles à l'armée ? C'est la question que se posent aliénistes
et neurologistes « Dans la vie civile, l'imbécile ne peut pratiquer que des métiers
manuels et seulement ceux qui offrent le moins de difficultés, où aucun effort
d'intelligence, aucune initiative ne sont requis. Ils ne savent pas régler leur
vie ; il faut que quelqu'un s'en charge pour eux.[2]
.
Qu'à
cela ne tienne, l'Armée se charge totalement des soldats !
Oui,
mais : « les imbéciles ont été fréquemment
les auteurs, depuis le début des hostilités, d'attentats contre eux-mêmes,
leurs officiers ou leurs camarades, de désobéissances, de fautes contre la
discipline, d'erreurs dans l'accomplissement des ordres reçus » [3]
Donc
:
« En
temps de guerre, la mesure qui s'impose, c'est l'exclusion de l'armée des imbéciles.
Il n'y a pas lieu de s'attarder à un essai d'aptitude au service, préconisé
en temps de paix, pour certains débiles »(…) : « les
imbéciles, qui sont peureux, et dont les réactions sont dangereuses pour leurs
camarades et pour eux-mêmes, doivent être écartés du service armé. Ils sont
même peu aptes au service auxiliaire. Le seul endroit où les imbéciles
puissent être utilisés, fournir un travail de quelque rendement, c'est le
milieu où ils ont habituellement vécu. Au moment où toutes les professions
manquent de main-d’œuvre, on ne doit pas enlever ces gros débiles au milieu
familial, le seul où leur action peut être productive[4] »
De
rares voix de médecins vont s'élever contre l'envoi au massacre de tous les
bons représentants de la race, jeunes, dans la force de l'âge, alors que de
nombreux individus « non-valeurs humaines » échappent à leur
devoir de citoyen. On aboutit ainsi à préserver les « tarés »,
les imbéciles au détriment de la race ! .
D'autres
pensent que l'on peut les utiliser, car dans une guerre sans mouvement comme la
guerre des tranchées, installés aux créneaux, ils peuvent faire le coup de
feu. On laisse entendre, à mots couverts, qu'un obus y tombant, la perte ne
serait pas bien grave. Ces hommes ne sont que des « non-valeurs »[5]que
l'on devrait empêcher de se reproduire car l'imbécillité est congénitale.
Peut-être ! Elle n’empêche pas toutefois, un certain
bon sens, si l’on en croit la réflexion de cet engagé de 1916, déclarant au
médecin qui l'estime imbécile : « s'il
était intelligent, il ne se serait pas engagé »
[6] ?
!!
En
1918, dans la revue des États généraux du tourisme un auteur anonyme affirme
son opinion, sans ambiguïtés, ni faux-fuyants : «
Il est certain que la guerre fait disparaître beaucoup d'hommes jeunes ou dans
la force de l'âge, dont la perte est déplorable pour les nations et pour
l'humanité en général. Elle élimine trop souvent les individus supérieurs
en intelligence, en activité, en vertus morales, pour laisser survivre des
individus plus médiocres physiquement, et surtout moralement. Il y a là une sélection
à rebours, une élimination non des types inférieurs, mais des supérieurs,
d'où un abaissement général du niveau de capacité et d'efficience. Il ne
faudrait toutefois pas exagérer l'influence déterminante de la guerre par élimination
des types supérieurs. Il ne faut pas oublier que le moule en reste intact :
la femme. Car la femme joue un rôle considérable dans la transmission des
qualités qui font l'homme supérieur ; et elle reste capable d'engendrer une
progéniture qui vaudra la population masculine détruite. Tant d'hommes doivent
leurs plus belles qualités à leur mère. Encore une fois le monde subsiste et
la création de types équivalents à ceux que la guerre a fauchés reste
possible et se fera. Ce serait une grande erreur de croire que c'est surtout le
père qui fait l'enfant, moralement et intellectuellement : ce dernier est tout
autant, et souvent plus encore, l'œuvre de la mère.[7]
»
Ce
texte de la revue des états généraux du tourisme, revue des plus officielles
est intéressant s’il reflète l’opinion générale de la population de l’époque.
Le rôle des femmes et des mères est valorisé pendant la Grande Guerre. Il le
sera moins après. Apparaît ici, clairement, l’importance de l’éducation
des enfants par les femmes. Des femmes conçues comme un objet, un moule qui
peut avoir des défauts. Défauts corrigés par l’éducation et par les femmes
jugées responsables de ces défauts. Les hommes peuvent ainsi toujours
reprocher à leurs femmes les défauts de leurs fils. Nous sommes ici face à un
article de propagande, de renforcement idéologique. Toutefois, il peut venir à
l’esprit que l’homme qui a rédigé cet article (il n’existe quasiment pas
de femmes journalistes à l’époque) soit lui-même affligé d’une tare,
donc susceptible de tomber sous le coup de la nouvelle loi, avec le risque d’être
mobilisé et envoyé au front. Avec la Loi Dalbiez ont été mobilisés de
nouveaux soldats généralement inaptes au combat et à la vie militaire.
S’ils ont renforcé, un temps, des effectifs qui fondaient à vue d’œil,
leur utilisation s'est avéré une charge supplémentaire aux armées et à la
société civile. Beaucoup se sont retrouvés dans des asiles à la charge de la
collectivité pour de nombreuses années. L’eugénisme espéré n'a pu se réaliser
tant il est vrai qu’il faut à la guerre des guerriers en bonne forme physique
et mentale.
![]()
[1]Colin
, Lautier, Magnac Annales médico-psychologiques, octobre 1916 p. 541
[2]
id.p.541-542
[3]
Dans nos dossiers de militaires fous, l’un d’eux est interné car il est
incapable, comme sentinelle, de se rappeler le mot de passe, mettant ainsi
en danger ses camarades
[4]
op cit p.544
[5]
op cit p.542
[6]
op. cit. p. 541
[7]
Anonyme. La race et la guerre in Le Pays de France, n° 211, 31/10/1918 p.
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