Du front à l’asile

Début 1915, on assiste à l'afflux de soldats diagnostiqués fous dans les hôpitaux militaires. Le problème devient rapidement préoccupant, d'autant que ces soldats présentent des troubles si particuliers que l'on crée le terme d'obusite " pour qualifier ce nouveau syndrome. Les symptômes les plus fréquents sont une sorte de stupeur, des troubles de la mémoire, des maux de tête ; le sommeil est perturbé, l'organisme affaibli et le discours incohérent. S'y ajoutent des réactions de violence qui, inévitablement, conduisent à l'asile. Mais chez les soldats à peine évacués du front, ces troubles cessent rapidement, en trois ou quatre jours le plus souvent. Aussi, aliénistes et neurologues ont-ils tendance à accuser ces malades de simulation pour échapper aux combats. Rapidement toutefois, sous la pression d'éminents psychiatres, les médecins associent ces troubles à la situation du combat, aux commotions des bombardements, à l'épuisement nerveux. Et ils obtiennent des pouvoirs publics, en mars 1915, la mise en place de centres psychiatriques pour traiter au plus près du front les troubles psychiques. Reste que jusqu'en 1916, un certain flottement prévaut dans les diagnostics. Par exemple, le 27 janvier 1915, un premier certificat concernant le soldat A... Marcel du 22e d'artillerie signale:  Crises nerveuses. Troubles cérébraux. " Un deuxième indique : ethylisme, tendance à la fugue et au suicide. " Le troisième, du dépôt des éclopés de Versailles où on l'a envoyé en observation, porte la mention": atteint de troubles psychiques d'origines épilepsiques [sic]. Trois diagnostics différents dans une même journée... pour finir à l'asile ! Quant aux nouvelles découvertes sur la "psychose maniaco-dépressive " ou la "démence précoce ", elles sont vilipendées parce qu'on les doit aux Allemands!

Tout aliéné non guéri dans les deux ans est considéré incurable et envoyé dans l'asile le plus proche de son domicile. Cet internement constitue une véritable  " mort sociale ", à laquelle s'ajoute, pour la famille, la honte de la tare que représente la folie. Pour les soldats aliénés, pas de gratifications pour faits de guerre, pas d'emplois réservés; pour les familles, l'isolement et le mépris. Dans l'état actuel de nos recherches, nous estimons à 62 500 environ les soldats atteints de troubles psychologiques, temporaires ou permanents, ce qui représente presque 1 % des mobilisés.

Les graves conséquences de la guerre sur le psychisme des combattants sont indéniables. Un pan entier de l'histoire de la Grande Guerre reste à explorer, ne serait-ce que pour comprendre comment la majorité des  poilus a pu échapper à la folie.

 H. Bieser

Texte paru dans la revue L’Histoire n° 225, octobre 1998 p. 42